Mépriser les pauvres et taire la dissidence à coups de lois, de coupures et d’indignation pincée

Par Laurence Corbeil

Nous sommes au lendemain de la présentation du budget de la Ville de Montréal pour l’année fiscale 2017, qui octroiera des sommes importantes aux secteurs du divertissement touristique et aux rénovations de courte durée alors que les dépenses en logement social ont la mine basse. Nous sommes à tout juste une semaine suite à l’adoption de la loi 70 par le gouvernement du Québec qui forcera des prestataires de l’aide sociale «jugés aptes» à vivre avec un maigre 399$ par mois pour subsister. Nous vivons dans un Montréal où les comités logement et autres organismes communautaires ne fournissent pas face aux besoins criants des citoyen.nes alors que les condominiums poussent un peu partout. Malgré tout cela, il semble que ce soit encore correct pour certain.es de considérer que l’embourgeoisement et le nettoyage social soient de bonnes choses. Face à l’inaction générale, les tensions s’animent et la colère gronde. Des vitrines de commerces plus luxueux se brisent dans Hochelaga et St-Henri. À ces actions, on répond par une indignation hautaine. Peut-on alors dire, en pareille situation, que la «mixité sociale» existe vraiment ou n’est-elle pas qu’une ligne discursive sans fondements matériels, une illusion pour se donner bonne conscience?

Quand la liberté de marché des moyennement-riches prend toute la place

Disons-nous les choses telles qu’elles le sont: non, les smoothies à 8.50$ chaque ne sont pas économiquement accessibles pour la plupart. On ne peut pas dire non plus qu’on fait la promotion de la «mixité sociale» et qu’on accueille gentiment tout le monde dans son commerce alors que les produits offerts sont trop dispendieux pour le porte-feuille d’une bonne partie des résidant.es d’un quartier. Payer un repas à 20$ par assiette semble peut-être accessible pour certaines personnes de classe moyenne-riche, mais c’est beaucoup trop cher pour bon nombre de résidant.es des quartiers Hochelaga-Maisonneuve ou St-Henri.

Bien sûr, personne ne mérite qu’on ne lui porte atteinte matériellement ou physiquement. Il est certain aussi que les propriétaires des PME qui s’installent dans les quartiers populaires ne causent pas eux-mêmes leur mal. La réalité vecue par ces commerçants est que certains quartiers et rues commerçantes deviennent trop chers et qu’une nouvelle clientèle voit le jour ailleurs, où ils décident de s’installer. Ils se retrouvent malgré tout à offrir du mobilier de luxe, des condominiums et des repas impayables pour les résidant.es qui habitaient déjà dans les quartiers en question. Ils s’installent là, entre le Dollorama, le pawn shop et le Tim Hortons, à voir passer les pauvres derrière leurs vitrines sans jamais avoir de réelle interaction. Les gens plus nantis vont dans les jolis commerces plus dispendieux et les gens plus pauvres vont dans ce qui leur est accessible. Somme toute, la saine mixité sociale est  assez difficile à déceler dans un climat si hétérogène. 

Ainsi, malgré toute la bonne foi ou le potentiel sens de l’éthique des propriétaires, la réalité est qu’ils s’installent pour fournir du luxe à une clientèle plus nantie, transformant par le fait-même la réalité sociale de ces quartiers. Ce phénomène se vêtit volontiers d’une apparence de chic nettoyage qui se retrouve rapidement acclamé par nos élites et brandi comme un trophée de progrès, comme si on avait magiquement fourni une solution au problème de la pauvreté dans le quartier en question. Pourtant, la réalité est que ce n’est pas parce que l’on ne voit plus la pauvreté qu’elle n’existe pas ou qu’elle n’empire pas. Ce n’est pas parce qu’on tasse cette réalité plus loin qu’elle n’existe plus. Ce n’est pas parce qu’on tente de la sortir de certains quartiers ou des centres urbains qu’elle n’est plus là. Ce n’est pas en dressant un mur, qu’il soit physique ou idéologique, que le problème de la pauvreté systémique aura soudain trouvé solution.

Privilèges et oppression économiques : le secteur privé n’offre aucune solution 

Il est donc grand temps que les propriétaires de PME ouvrent les yeux sur leurs privilèges. Ces propriétaires ne sont pas des pauvres, bien que peut-être serrés dans leur budget comme la plupart des gens, et exponentiellement moins nantis que les propriétaires de grandes entreprises. Les commerçants ont toutefois quelque chose que la plupart n’ont pas: du capital. Le capital n’appartient pas au/à la travailleur.euse salarié.e. Il n’y existe que la force de travail pour un.e employé.e. Et que dire de tous ces gens qui n’ont pas même le luxe d’avoir cette force de travail? Qu’adviendra-t-il d’eux et d’elles? Les abandonnerons-nous à leur déterminisme de misère? Les laisserons-nous mourir de faim pour ensuite les tasser? Vivre, n’est-ce pas un droit fondamental? La loi 70, le manque de financement des organismes communautaires, les coupes dans les services publics, la relégation au second plan du besoin imminent de logement sociaux  ainsi que l’indignation pincée doublée d’apathie propagée dans les médias et le discours de l’élite nous met au visage la dure réponse offerte aux moins nantis: Non, vous ne méritez pas de vivre. Vous n’êtes pas une priorité pour l’élite. Vous ne faites pas assez d’efforts aux yeux des classes dirigeantes, qui vous voient comme des gens fainéants et de mauvaise foi d’emblée. 

Il ne faut pas l’oublier: les PME ne sont pas des organismes communautaires. Rien n’oblige ou n’encourage les commerçants à valoriser la réinsertion sociale, à employer les gens moins nantis des quartiers. Ces commerces ne contribuent pas au foisonnement d’un quartier dans la mesure ou ils invisibilisent les demandes des gens plus pauvres plutôt que d’apporter une quelconque solution à cette pauvreté. Le problème de scission sociale ne peut trouver solution que dans les ressources que l’on offre à la population et dans l’écoute des revendications, pas dans l’ignorance de celles-ci. L’embourgeoisement n’est pas une solution mais un problème. Les gouvernements municipaux, provinciaux, fédéraux, auraient beaucoup à gagner à investir dans les services publics, les organismes communautaires et les logements sociaux ainsi qu’à répondre aux demandes populaires par des mesures concrètes de lutte contre la pauvreté. Ce n’est que dans une société qui aide lorsqu’il y a besoin et qui assure la couverture des services essentiels à ses citoyen.nes que nous pourrons enfin penser à atteindre une plus tangible homogénéité et un climat social plus sain. D’ici-là, l’idée de mixité sociale n’est qu’un discours pour taire les revendications des moins nanti.es, taire la rage qui gronde à coups d’indignation pincée.

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