Glossaire féministe – Partie 1 : Les termes

Traduction et ajouts par Jasmine Léger,

Merci à Alarica-Jade Lalonde-Blondin et Laurence Corbeil pour la correction,
Merci à Émilie Gagné, Laurence Lauzon, Laurence Corbeil et MaGalie Lefebvre pour les ajouts théoriques.

Voici une version plus longue et une traduction du petit glossaire de USA Today. 1 En espérant que ce guide sera utile à certain.e.s!

Féminisme ;

Discours et actions collectives qui font la promotion de l’égalité des genres.

Le Larousse définit le concept comme ;
« Mouvement militant pour l’amélioration et l’extension du rôle et des droits des femmes dans la société. », « Attitude de quelqu’un qui vise à étendre ce rôle et les droits des femmes : un féminisme actif. »

Peut donc s’exercer à la fois comme une militance collective et une militance personnelle, une attitude.

Sexe et genre ;

Il y a plusieurs façons de voir le genre et le sexe. Lorsqu’on parle de distinction entre le genre et le sexe, on réfère à la représentation des rôles sociaux (rôles genrés) l’identification personnelle de son propre genre (identité de genre) en distinction à l’anatomie de quelqu’un.e. Le sexe est en d’autres mots l’organe reproducteur. « Le sexe réfère davantage aux caractéristiques biologiques et physiologiques qui différencient les hommes des femmes. » Le genre peut ne pas être en concordance avec le sexe (non-binaire, non-genré, transgenre, etc.). C’est la représentation de l’individu face à des caractères définis que l’on dicte à certains sexes, l’analyse constructiviste (donc que le genre est un construit) du genre et du sexe. « Le genre sert à évoquer les rôles qui sont déterminés socialement, les comportements, les activités et les attributs qu’une société considère comme appropriés pour les hommes et les femmes. »2 En d’autres termes : Les hommes et les femmes sont deux catégories de sexes, tandis que des concepts de masculinité et de féminité correspondent à des catégories de genre.

Patriarcat ;

« Forme d’organisation sociale dans laquelle l’homme exerce le pouvoir dans le domaine public: politique, économique, religieux, ou privé: détient le rôle dominant au sein de la famille, par rapport à la femme.»3

Théoricien.ne.s et militant.e.s: Christine Delphy, Collette Guillaumin, Pierre Bourdieu

Sexisme ;

Attitude discriminatoire envers les femmes. Préjugé selon lequel les femmes sont inférieures aux hommes.

Misogynie ;

« Qui éprouve du mépris, voire de la haine, pour les femmes ; qui témoigne de ce mépris. »4

Misandrie ;

« Qui éprouve du mépris, voire de la haine, pour le sexe masculin ; qui témoigne de ce mépris. (s’oppose à misogyne).»5 Terme peu répandu et mal vu dans les mouvements féministes car celui-ci est souvent utilisé à tord et à travers par les réfractaires pour définir les féministes même lorsqu’elles demeurent respectueuses.

Un peu plus loin ;

Sexisme hostile ;

Le sexisme le plus évident. Il s’agit de sexisme hostile lorsqu’on insulte, objectifie et dégrade directement les femmes.

Sexisme dit « bienveillant » ;

Ce sexisme est moins évident, plus vicieux. C’est souvent en complimentant une femme en comparaison à une autre. « Toi, tu n’es pas comme les autres femmes », par exemple. Prend racine dans le sentiment de supériorité des hommes. Il s’agit de sexisme sous couvert d’une prétention de bienveillance lorsque les hommes pensent, par exemple, que les femmes méritent leur protection (les femmes d’abord) ou lorsqu’ils disent que les femmes ont un plus grand instinct maternel et donc qu’elles doivent élever les enfants. Plusieurs vont aller jusqu’à mettre la galanterie dans cette catégorie.6

Sexisme/misogynie intériorisé(e) ;

Lorsque l’idée que les femmes sont inférieures devient une partie de sa propre vision de soi et vision du monde, il s’agit de sexisme intériorisé. C’est en d’autres mots un ensemble de stéréotypes sexistes autour ou à propos des femmes, par des femmes elles-mêmes.

Théoricien.ne.s et militant.e.s: Andrea Dworkin, E.J.R. David, Michael Flood

Misogynoir ;

Misogynie dirigée vers les femmes noires spécifiquement. Terme utilisé car il définit l’enchevêtrement de l’oppression de race et de genre des femmes noires.

Théoricien.ne.s et militant.e.s: Moya Bailey, Eliza Anyangwe

Blantriarcat ;

Terme alliant le concept de la suprématie blanche et du patriarcat pour spécifier que l’hégémon, ce qui est considéré comme « normal », est d’être un homme blanc, reléguant à la fois les femmes et les personnes racisées à la marge.

Théoricien.ne.s et militant.e.s: Collectif afro-féministe MWASI

LGBTQ+ ;

L’acronyme est pour « Lesbienne, gay, bisexuel, transgenre, Queer et + ». Certain.e.s ajoutent le Q pour celleux qui se questionnent face à leur identité sexuelle, de genre ou d’orientation sexuelle. Vous pouvez voir aussi LGBTQIA+. I Pour intersexe, A pour asexuel.

Cisgenre ;

Terme pour désigner une personne dont son identité de genre est en concordance avec son sexe assigné à la naissance.

Transgenre ;

Une personne dont l’identité de genre diffère des attentes de la société par rapport au sexe dont elle a été assigné.e à la naissance.

Fluidité de genre ;

Ne pas s’identifier à un seul genre ou à un genre fixe. Qui évolue entre les genres.

Femmes de couleur ;

Les femmes qui ne sont pas blanches. Appellation considérée comme problématique par plusieur.e.s car elle continue de présenter la blanchité comme étant la norme, car « pas une couleur » et tend donc à essentialiser les personnes concernées, à renvoyer à un état supposément biologique face à leur condition sociale.

Femmes racisées ;

Femmes qui viennent de culture non-dominante, que l’on relègue à un « autre » sous la base de la perception de race. Appellation plus utilisée en français car elle renvoie au processus de racialisation comme étant un construit social plutôt qu’un déterminisme biologique.

Victim-Blaming ; (se traduit rarement dans les conversations) ; Mettre le blâme sur la victime ;

Il s’agit de victim-blaming lorsqu’une victime est tenue totalement ou partiellement responsable du crime qui a été commis contre elle. Lorsqu’on mène quelqu’un.e à se questionner sur ce qu’iel (la victime) aurait pu faire pour éviter un crime qu’elle a subi, il s’agit de victim-blaming. S’inscrit dans les composantes de la culture du viol. Cette pratique rend plus difficile pour les victimes de dénoncer des abus. On fait référence au victim-blaming surtout dans le cas de violence sexuelle ou conjugale, mais le concept peut être élargi à d’autres types de violences et/ou crimes.

Male gaze ; (rarement traduit) Regard masculin ;

Le male gaze est une forme d’objectification des femmes. On peut parler de male gaze lorsqu’on remarque que le regard de l’homme est celui qui prévaut sur l’attitude des femmes et est central à une histoire (productions culturelles). Souvent, il s’agit de présenter les femmes comme des objets sexuels uniquement et des accessoires peu utiles à l’avancement des péripéties plutôt que des sujets d’action au même titre que les hommes. On pourrait dire « contempler » ou « matter » des femmes. Le concept de male gaze se retrouve dans plusieurs analyses culturelles.

Privilège ;

Concept selon lequel certaines personnes ont plus d’avantages que d’autres dans la société. Par exemple, le privilège de classe est celui d’être né.e dans une classe économique supérieure. On parle ici de privilège puisque certaines difficultés n’ont pas été vécues par l’individu alors que d’autres en vivent. Les privilèges sont tout aussi nombreux que les formes d’oppression auxquels ils renvoient.

Oppression ;

À l’inverse du privilège, il s’agit d’un désavantage vécu en société, par rapport à ce que l’on s’attend normativement des gens. Les oppressions sont multiples et sont liées à une absence de choix par rapport à une condition sociale: ne pas être hétérosexuel.lle, être de classe économique défavorisée, être racisé.e, être neuroatypique, être en situation d’handicap, etc. On peut aussi parler de discrimination ou de discrimination à caractère systémique.

Culture du viol ;

Concept établissant des liens entre le viol (ainsi que d’autres violences sexuelles) et la culture de la société où ces faits ont lieu, et dans laquelle prévalent des attitudes et des pratiques tendant à tolérer, excuser, voire approuver le viol.

Slut-shaming ; (rarement traduit) ; Se traduirait comme: « l’humiliation des salopes »

Consiste à humilier, intimider, stigmatiser, culpabiliser ou disqualifier toute femme dont l’attitude ou l’aspect physique serait jugés provocants ou trop ouvertement sexuels. Cela peut aussi consister en  des attitudes dégradantes envers le statut d’une femme (comme le fait qu’elle possède beaucoup d’argent) ou des attaques homophobes et/ou transphobes. Souvent combiné au victim-blaming dans le cas d’agressions sexuelles, par exemple, dans un cas où l’on questionnerait la victime sur le nombre de partenaires sexuels qu’elle aurait eu par le passé pour la discréditer.

Standpoint ; ou point de vue situé ;

Théorie sociologique selon laquelle la personne qui vit une oppression peut mieux comprendre et définir l’étendue et l’articulation de celle-ci. C’est pourquoi des groupes féministes ou de femmes racisées pratiquent la non-mixité lors de certains événements comme par exemple des groupes de discussion dont le sujet est une oppression commune.7

Théoricien.ne.s et militant.es: Sandra Harding, Patricia Hill Collins, Alison Jaggar

Pro-sexe ;

Posture féministe qui voit en la sexualité un domaine qui doit être investi par les femmes et les minorités sexuelles. Établit que le corps, le plaisir et le travail sexuel sont des outils politiques dont les femmes doivent s’emparer. S’oppose à l’abolitionnisme et propose une étendue des droits civiques des travailleuses du sexe et leur protection sociale plutôt que leur discrimination.

Théoricien.nes et militant.es: Virginie Despentes, Paul B. Preciado

Abolitionnisme (prostitution) ;

L’abolitionnisme est une posture visant à l’abolition de toutes formes de prostitution, considéré comme l’esclavage des femmes. Les féministes « abolo » considèrent les personnes prostituées comme victimes d’un système qui les exploite et refusent toute forme de pénalisation de celles-ci. Par extension, certains mouvements abolitionnistes revendiquent la disparition de la prostitution. Parfois, les militantes abolitionnistes souhaitent la pénalisation des client.e.s. plutôt que des travailleuses du sexe elles-mêmes.

Théoricien.nes et militant.es: Andrea Dworkin, les Femen

Abolitionnisme (esclavage) ;

Se dit des mouvements de lutte contre l’esclavage des personnes noires, à ne pas confondre avec l’abolitionnisme au sens de l’abolition de la prostitution. Cela réfère à des luttes passées mais se voit souvent discuté compte tenu du maintien de la ségrégation raciale malgré l’abolition juridique de l’esclavage dans les pays concernés.

Pro-choix ;

Posture qui exige de laisser les femmes choisir ce qu’elles veulent en ce qui a trait à la contraception et l’avortement. Luttes et militance pour la dépénalisation, la légalisation et l’accessibilité à l’avortement et à la contraception en général.

Pro-vie (anti-choix) ;

Reprise des anti-féministes d’un terme féministe. Cette posture est en réalité anti-choix. Il s’agit de voir l’acte de contraception et/ou l’avortement comme un acte réprimandable et/ou un crime. Désir de pénaliser et/ou de limiter l’accès à l’avortement.

Sur internet

Bropropriating ; (ne se traduit pas) contraction de bro et appropriating ; donc pourrait se traduire comme « mec-approprier » ;

Prendre l’idée ou les accomplissements d’une femme (ou de plusieurs femmes) et s’approprier son ou ses idées comme les siennes. Voler une ou des idées et ne pas donner aucun crédit à la/aux femme(s) qui a/ont donné l’idée en premier lieu.

Brocialist ; (ne se traduit pas)

Se dit d’un homme socialiste/marxiste qui infériorise les luttes féministes ou est carrément antiféministe. Les brocialists ouverts au féminisme hiérarchisent les luttes en disant que la lutte de classe prime sur tout comme lors de l’émergence des théories marxistes et du socialisme plutôt que de voir les classes sociales comme étant quelque chose de complexe et les oppressions inter-reliées. Connus des milieux et des militante-s féministes pour être problématiques dans leurs comportement envers les femmes et en lien avec les enjeux de genre.

Manarchist ; (ne se traduit pas)

Similaire au brocialist, se dit d’un homme anarchiste qui relègue les luttes féministes au second rang ou qui est carrément antiféministe. Aussi connus des milieux et des militante.s féministes pour être problématiques dans leurs comportement envers les femmes et en lien avec les enjeux de genre.

Manterrupting  ; (ne se traduit pas) contraction de man et interrupting ; « mec-interruption » ;

C’est le fait, pour un homme, d’interrompre (sans justification valable) une femme qui est en train de s’exprimer. Très visible en politique ou lors de débats. S’inscrit dans le langage de domination.8

Mansplaining ; peut se traduire comme « mecsplication » ;

« Quand un homme explique quelque chose à une femme de manière condescendante, on parle ainsi de mansplaining. Ce néologisme anglais est formé à partir des mots man (homme) et explaining (explication). »9
Il y a mecsplication dans le cas où  :
1) l’homme ne sait rien du sujet qu’il explique
2) il en sait moins sur le sujet que la femme à laquelle il s’adresse.

Manspreading ; (ne se traduit pas)

Lorsque les hommes prennent trop de place en s’assoyant les jambes écartées dans les lieux publics, il s’agit de manspreading. En 2014, le New York’s Metropolitan Transportation Authority a fait une campagne pour que les hommes ferment leur jambes pour laisser plus de place dans le métro, et des affiches demandant aux hommes de prendre moins de place demeurent en place depuis.

Manslamming ; (ne se traduit pas)

« Le manslamming désigne l’attitude des hommes qui bousculent les femmes sur la voie publique (métro, trottoir), volontairement ou non. Le terme a été inventé en 2015 par l’activiste new-yorkaise Beth Breslaw, après une expérience grandeur nature : en tentant de bousculer des passants dans une foule, elle a constaté que la plupart des hommes n’essayaient pas de l’éviter, contrairement aux femmes.»10

Sexisme ordinaire ;

Gestes banaux de tous les jours qui renforcent le sexisme. Le sexisme ordinaire se manifeste comme un des stéréotypes et des représentations collectives qui se traduisent par des mots, des gestes, des comportements ou des actes qui excluent, marginalisent ou infériorisent les femmes. Le sexisme ordinaire s’accroche indubitablement à la notion de genre, en tant qu’élément constitutif de rapports sociaux fondés sur des différences perçues entre ceux-ci et c’est une manière de signifier des rapports de pouvoir. 11

Feminazi ;

Terme péjoratif utilisé pour insulter les féministes radicales. Ce terme est normalement utilisé pour accuser de manière stéréotypée les féministes de dogmatisme.

TERF ;

Il s’agit d’une abréviation de Trans-exclusionary Radical Feminism ce qui veut dire: féminisme radical qui exclue les femmes trans. Terme souvent utilisé péjorativement par les féministes trans-inclusives.

Masculinisme (ou mascu) ;

Réfère à une branche de l’anti-féminisme dont les discours et arguments placent les hommes en victimes face au féminisme.

Théoricien.ne.s et militant.e.s ; Mélissa Blais, Francis Dupuis-Déri, Michèle LeDoeuff, Anne-Marie Devreux, Michael Kimmel

Féminisme blanc ;

Terme utilisé de manière péjorative servant à signifier les féministes privilégiées sur la base de la construction raciale qui ne reconnaissent pas leurs privilèges. Le terme est aussi utilisé pour signifier un certain féminisme blanc bourgeois peu ou pas inclusif des femmes marginalisées, pauvres ou racisées. Utilisé pour définir le féminisme élitiste, souvent des milieux universitaires et de certaines associations ou institutions qui sont fortement ou exclusivement blanches.

Whitewashed ou Whitewashing; qui se traduit « blanchiment » ;

Se dit lorsque des personnes ayant un privilège blanc choisissent d’apposer leurs propres définitions et de parler à la place des personnes racisées, sans les consulter ou les inviter à la discussion et aussi lorsque la représentation d’un groupe est uniquement blanche.12

Théoricien.ne.s et militant.e.s: Collectif MWASI, Sirma Bilge

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1 Dastagir E., Alia. « A feminist glossary because we didn’t all major in gender studies » USA Today, 16 mars 2017. URL: https://www.usatoday.com/story/news/2017/03/16/feminism-glossary-lexicon-language/99120600/

2 Organisation Mondiale de la Santé. « Qu’entendons-nous par sexe et par genre » Genres, femmes et santé, URL: http://www.who.int/gender/whatisgender/fr/

3 Dictionnaire Larousse, définition « Patriarcat » URL: http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/patriarcat/58689

4 Dictionnaire Larousse, définition « Misandre » URL: http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/misandre/517436

5 Dictionnaire Larousse, définition « Misogynie » URL: http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/misogynie/51774

6 Voir aussi:  Weiss, Suzzanah. « Seven Examples of Benevolent Sexism that are Just as Harmful as  Hostile Sexism» Bustle, 22 décembre 2015. URL:  https://www.bustle.com/articles/131418-7-examples-of-benevolent-sexism-that-are-just-as-harmful-as-hostile-sexism

7  Voir aussi: Larivée, Christian. (2013) « Le standpoint theory: en faveur d’une nouvelle méthode épistémologique » Ithaque: Revue de philosophie de l’Université de Montréal, No 13, p. 127149.

8 Touny-Puifferrat, Agathe et Morin, Violaine. « Les nouveaux mots du féminisme » Le Monde, 7 mars 2017. URL: http://www.lemonde.fr/societe/article/2017/03/07/les-nouveaux-mots-du-feminisme_5090782_3224.html#eFD22AyhyEuQLfGb.99

9 Ibidem

10 Ibidem

11 Bourdieu, Pierre, (1988). « La Domination masculine» Paris, Éditions Seuil. 154 p.

12 Voir aussi: Bilge, Sirma. « Le blanchiment de l’intersectionnalité » Recherches féministes No. 282, (2015) p. 9–32.

Restez à l’affut pour la partie 2 du glossaire féministe : Les types de féminismes et les vagues

 

Bénévolat: entre altruisme et politique

Par Robert Duchesne

Comment définir le bénévolat alors qu’il a une multitude de champs d’action? Certains parlent de se sentir utile, d’autovalorisation par l’acte charitable. Servir la soupe populaire, accompagner une sortie scolaire, contribuer à l’organisation de fêtes de quartier, la liste est innombrable de situations dans lesquelles on peut s’impliquer bénévolement.

C’est ce que j’appelle, sans préjudice, le bénévolat mou, celui qui répond à un besoin dans notre communauté, dans toutes les facettes de la vie et toutes les strates de population. On le fait par ennui ou par solidarité, ou pour donner un sens à sa vie. Ce qui compte: on le fait et c’est bien, c’est tout!

Ce bénévolat est souvent la phase préparatoire, introductive, à ce que j’appelle le bénévolat dur, le militantisme, non pas par hiérarchisation mais par différenciation des types d’action bénévole.

Le militantisme naît d’une prise de conscience lucide qui incite à l’action. Il touche généralement des problématiques sociétales potentiellement ou effectivement conflictuelles, soit entre entités aux intérêts divergents, notamment dans l’action syndicale, soit entre des instances politico-administratives et divers groupes citoyens, c’est le cas lorsqu’il s’agit du respect des droits civiques et de la protection des écosystèmes.

Dans tous les cas, retenons que le bénévolat est action, et l’action est sans doute le meilleur antidote au désarroi, voire même au désespoir, car en agissant on participe à la solution, on produit et on nourrit l’espoir, on réunit, on solidarise les êtres, on enrichit la société.

Il y a un partage réel dans le bénévolat, dans le sens véritable de réciprocité, comme dans le troc, car tout nous est rendu sous une forme ou l’autre, à un moment ou l’autre; rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme en se transmettant, les valeurs, les actes, les paroles, même les sourires.

Il nous faut néanmoins reconnaître, et nous en prémunir comme société, que le bénévolat sert trop souvent d’outil compensatoire pour les lacunes des services publics, l’État ne jouant pas toujours son rôle primordial pour résoudre les problèmes sociaux et répondre aux besoins des citoyens, comme pour enrayer la pauvreté et l’analphabétisme.

Comme corollaire, le subventionnement public du bénévolat peut aussi servir d’outil de contrôle de l’action citoyenne au détriment de l’indispensable indépendance de réponse aux besoins observés par les intervenants-terrain, comme c’est le cas au sein des ONG travaillant en planification familiale.

Rappelons que l’action bénévole est à la portée de tous ou presque et que nous devons rejeter les préjugés catégorisant a priori comme «bénévolés» certains types de personnes qui sont souvent les «bénévolants». C’est le cas de prisonniers organisant des activités culturelles, sportives ou civiques pour leurs congénères, de personnes vivant avec un handicap et de personnes âgées qui font de même.

Je termine en disant que les bénévoles et les militants sont souvent ceux et celles à qui l’on disait «C’est impossible», et qui l’ont pourtant fait!

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Ce texte fut aussi publié dans Le Nouvelliste (LaPresse Trois-Rivières) et sur le site web du Réseau Vigilance Hydrocarbures Québec

Modes de vie éthiques: accessibles ou pas?

Par Laurence Corbeil

Qu’ont en commun le dumpster diving, le zéro déchet, le véganisme, le minimalisme et acheter local? Il s’agit de plusieurs « nouveaux » modes de vie qui sont à la mode car ceux-ci questionnent l’éthique derrière nos façons de consommer et nous offrent des solutions pour changer le modèle économique actuel. Ainsi, plutôt que de participer au consumérisme effréné et faire rouler l’économie au détriment de la planète, certain-es proposent un mode de vie minimaliste ou encore zéro déchet par exemple. Tout ceci sonne très bien et c’est parce que ce l’est à prime abord. L’opportunité de pouvoir prendre action par rapport aux nombreux défauts de notre système de consommation n’est-elle pas une bonne idée? Absolument. Cependant, il faut demeurer réalistes si notre but est réellement de changer les choses. Ce texte proposera donc des pistes de réflexion quant à la difficulté à changer le système économique actuel, à l’accessibilité face à l’adoption de ces modes de vie et aussi à ce en quoi ils sont intéressants pour  repenser notre modèle économique.

La rapidité qu’a notre système économique à changer est limitée

Tout semble si beau lorsqu’on adopte un style de vie plus éthique! Qui plus est, plus le temps passe, plus l’habitude semble rendre la chose facile. Nous carburons aussi à l’espoir d’un monde meilleur, ce qui est tout à fait louable. Au début, c’est un gros changement lune-de-miel : un peu d’effort pour une paix et un éveil de conscience. Enfin nous voilà qui changeons le monde, au prix de quelques sacrifices individuels seulement, c’est un bon échange! Toutefois, on se bute rapidement à un obstacle majeur : le système économique dans lequel nous sommes ancrés nous met des bâtons dans les roues. Ce n’est pas pour rien qu’il s’agit de modes de vie dits « alternatifs » : le système économique dominant marginalise des modes de vie différents. Le dumpster diving existe parce que les épiceries gaspillent. Le véganisme existe parce que les industries agro-alimentaire, du vêtement et des cosmétiques maltraitent et tuent les animaux. Le minimalisme existe parce que nous sommes confronté-es à des espaces de vie urbains de plus en plus petits, parce que nous nous apercevons que la surconsommation est un problème, parce que nous avons peu de moyens, etc. Ces modes de vie répondent aux défauts du système pour y apporter des solutions. Cependant, ledit système est une machine puissante de monopoles et d’oligopoles économiques mondiaux: le combattre est et sera encore chose ardue. Mieux vaut donc être au courant de ce fait plutôt que de le nier. Croire au faux espoir d’un changement radical demain matin, c’est s’aveugler, donner des arguments aux détracteurs, voire même se déresponsabiliser face à la collectivité. Toutefois, cela ne justifie pas l’inaction non plus, bien évidemment.

Accessible et facile, pas toujours

Aller à contre-courant rime aussi avec certaines difficultés en lien avec la mise en œuvre de nos idées. Il serait faux de dire que la transition vers un mode de vie zéro déchet, par exemple, ne demande aucun effort. Il faut effectivement pouvoir trouver le temps et les ressources nécessaires en terme d’accès aux lieux où acheter nos biens sans emballage, en terme de ressources financières (certains produits frais non-emballés coûtent plus cher, sinon il faut pouvoir débourser sur le coup pour la confection maison de produits ménagers et de soins corporels même si cela revient moins cher à long terme), en terme de temps (avoir le temps de faire les choses soi-même) en terme d’éducation (apprendre à faire toutes ces choses), etc. Donc, l’accessibilité à un mode de vie ou un autre varie  selon la position sociale de chaque individu : la situation économique, familiale, mentale, le lieu où on vit, etc. De cette manière, plutôt que d’insister sur l’absolue nécessité d’adopter complètement un mode de vie pour chaque individu, il me semble plus pertinent de se questionner d’abord sur la capacité réelle qu’a chaque personne à agir. En tenant compte des différents paramètres, il est plus facile d’atteindre plus de gens. On peut ainsi en venir à se poser des questions par rapport à l’enthousiasme face à l’ouverture d’un nouveau restaurant végane dispendieux, par exemple : est-ce que cela ne popularise pas le véganisme uniquement pour un type de gens de classe économique plus aisée? À l’inverse, plusieurs organismes créent des ateliers de cuisine, de confection de produits maison, d’initiation au compostage, aux cosmétiques sans cruauté etc. Voilà des moyens de populariser les modes de vie éthiques qui fonctionnent! Encore faut-il avoir le temps et pouvoir s’y déplacer, bien entendu. Bref, viser l’accessibilité est probablement la meilleure avenue pour faire en sorte que le plus de gens possible puissent contribuer à changer les choses.

Dénigrer celles et ceux qui se soucient de leur consommation, c’est aussi encourager le système

D’un autre coté, il est possible de constater que certaines personnes, face à ces nombreuses difficultés, choisissent plutôt l’apathie. Pire, certain-es rabrouent les personnes qui choisissent de participer au changement du modèle économique dominant. Des personnes qui pourtant auraient elles-même le temps et les ressources pour agir. À ces gens, on peut demander un peu d’effort. Une personne qui a toujours eu beaucoup de moyens financiers et qui dépense sans compter devrait être la première à se questionner sur sa consommation. Il est certain que de regarder la roue tourner en haussant les épaules alors qu’il est possible d’y changer quelque chose, c’est encourager le système. Aussi, le cynisme profond ne fera pas avancer la société. Il est donc nécessaire de se questionner sur ce qu’on est capables de faire.

Le but ici n’est tout de même pas de pointer du doigt quiconque pour ses choix personnels et sa socialisation, mais plutôt d’appeler à prendre conscience sur nos capacités (et incapacités) d’action. Idéalement, il faudrait y répondre sans cynisme et mauvaise foi, mais tout simplement avec réalisme. Ne pas sauter sur les accusations mais plutôt inspirer par des modèles qui fonctionnent. Il faudrait pouvoir se mettre à la place des autres et ne pas s’entre-culpabiliser pour ce qu’on est incapable de changer ou ce qu’on n’a pas la force de faire . Parfois, c’est d’autant plus facile parce que nous avons déjà été dans la même situation que la personne en face de nous. D’autres fois, c’est plus difficile car autrui vit une réalité tout à fait différente : comprendre demande un effort d’empathie. En bref, changer son mode de vie n’est pas une course au mérite, il s’agit de changer réellement notre société pour le mieux. Cela prend du temps, des efforts collectifs et une connaissance de la pluralité des situations sociales.

Il est donc important à mon avis de garder à l’esprit que les modes de vie éthiques ne sont pas toujours aussi accessibles pour tous-tes, car chaque personne n’a pas les mêmes paramètres de départ. Nos changements de mode de vie doivent tenir compte de ces particularités pour être accessibles et rejoindre le plus grand nombre de gens. La responsabilité individuelle est importante mais ne devrait pas l’être au détriment de la responsabilité collective.