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Après #moiaussi, il faudra mettre fin à l’impunité

Par Laurence Corbeil

[Content warning : Sujet d’agressions sexuelles]

Les vagues de dénonciation d’agressions et de harcèlement sexuels, dans les dernières années, se sont faites de plus en plus présentes et persistantes. Plusieurs hommes ont vu leurs crimes sexuels dévoilés au grand jour: Jian Ghomeshi, Gerry Sklavounos, Bill Crosby, Brock Turner,Harvey Weinstein, Gilbert Rozon… Pourtant, malgré les mouvements de dénonciation et la colère collective, nombre d’entre eux demeurent impunis, sinon beaucoup trop légèrement punis. Aux États-Unis, Brock Turner n’eut à purger que trois mois de prison avant d’être libéré pour le viol qu’il a commis (la moitié de la déjà très légère peine de 6 mois à laquelle il avait été condamné). Au Québec, Jian Ghomeshi et Gerry Sklavounos, quant à eux, n’ont pas été reconnus coupables suite aux accusations auxquelles ils ont fait face1. Il s’agit là d’une impunité juridique et sociale à laquelle il nous faut absolument faire face.

Le contexte et le mouvement actuels

Suite aux dénonciations faites sur Harvey Weinstein aux États-Unis et grâce à la force et à la résilience des victimes et des mouvements féministes, un mouvement entamé sur web a récemment vu (ou revu2) le jour, le viral #moiaussi (#metoo, #balancetonporc, #balancetonagresseur, أناـأيضاً#). Ce mouvement a pris avec la rapidité propre aux médias sociaux une dimension internationale. Des milliers de victimes ont pris et prennent encore parole en utilisant le hashtag #moiaussi pour affirmer qu’elles ont vécu du harcèlement et/ou une/des agression(s) sexuelle(s). Le nombre de témoignages et de partages du #moiaussi permet de constater l’ampleur du problème. Ce mouvement met en lumière ce que beaucoup de féministes savent déjà pertinemment: que la plupart des femmes, sinon toutes, ont été la cible de harcèlement sexuel (tous degrés confondus) de la part d’hommes dans leur vie. Aussi, cela nous rappelle qu’un nombre aberrant de femmes et qu’un nombre certain d’hommes sont victimes de harcèlement à caractère sexuel sinon d’agression et ce, de la part d’hommes, dans plus de 96% des cas3. Il est possible de constater que tout ce remous fut très effectif pour souligner le caractère inacceptable des agressions et du harcèlement sexuels et que cela nous invite à une plus profonde réflexion sur la question, socialement. Il reste cependant à savoir ce que seront les suites de ce mouvement, ce que nous proposerons face à cette problématique qui se dévoile de plus en plus au grand jour.

De la dénonciation des victimes à l’action sociale

Chaque mouvement de dénonciation est une opportunité de plus à saisir pour fournir le support et le soutien nécessaire aux victimes. Pour éviter que la culture du viol ne suive son cours habituel malgré les dénonciations, il faudra encourager les actions concrètes contre les agresseurs d’un côté et apporter du soutien aux victimes de l’autre. La sensibilisation et l’action à long terme doivent être mises de l’avant, les organismes qui existent déjà doivent pouvoir obtenir les subventions adéquates et lorsque aucune instance d’aide aux victimes n’existe, il faut qu’il soit possible de la créer (un petit clin d’œil à mon université, l’UQAM, qui n’a plus d’intervenante pour aider les victimes d’agressions sexuelles, par décision de sa direction suite à l’essoufflement de l’ardeur du mouvement #AgressionNonDénoncée4). Maintenir les services d’aide aux victimes existants (par exemple les CALACS) et les bonifier est absolument nécessaire. Les bons mots et les simples condamnations ne suffisent plus, des mesures concrètes doivent être encouragées.5

Briser l’impunité juridique

Au Canada, entre 2009 et 2014, seuls 2 accusés sur 5 ont reçu une sentence6, soit 40% des accusés, ce qui ne constitue tout d’abord même pas une majorité. Ces chiffres sont plus alarmants encore qu’ils ne semblent paraître: une affaire sur trois de celles qui sont corroborées par la police ne mène pas à des accusations (et il ne s’agit que de 7% d’entre celles-ci qui ne vont pas plus loin par demande de la victime, ces cas sont donc plutôt rares). Ces chiffres n’incluent pas non plus les très nombreuses agressions qui ne sont tout simplement pas déclarées à la police. Si on y ajoute les données recensées par Statistique Canada sur les agressions auto-déclarées, le portrait s’assombrit encore d’avantage7.

De plus, sachant qu’à peine 2% des accusations seraient fausses8 , il est possible de constater qu’il y a une disparité entre le nombre de réels coupables et le nombre de sentences octroyées. Dans les cas où le coupable est un individu en situation de pouvoir, il est aussi évident qu’il est difficile pour les victimes de porter des accusations et qu’il y a parfois abandon d’accusation par peur de représailles. Les statistiques nous donnent un indice à ce sujet, compte tenu que l’agresseur moyen est un homme âgé d’environ 33 ans, et la victime moyenne une jeune femme de 18 ans9 . L’abus de pouvoir est ce qui profite très certainement à un bon nombre d’agresseurs. Ceux qui commettent ces crimes demeurent donc largement impunis et se retrouvent souvent immunisés grâce à leur statut social.

Pyramide_agressions_G2~768

Sources des statistiques: Statistique Canada, 2014. Source du graphique: L’actualité, 2016.

En bref, si la reconnaissance des victimes ne se transpose pas au système juridique et politique, le projet demeure sans parachèvement. Si on reconnaît bel et bien l’existence du fléau, encore faut-il agir contre celui-ci pour qu’il y ait des changements concrets. Il faut trouver des moyens de solutionner et de prévenir ce problème. Ces solutions ne peuvent pas non plus reposer uniquement sur la présumée bonne foi ou le bon vouloir des individus, il faut que l’espace public traduise la volonté de croire et d’accompagner les victimes. Il faut donc de l’action, notamment de l’action gouvernementale à long terme à ce sujet. L’action ne peut pas venir qu’en situation de dévoilement de crise car le problème est persistant, appliquons donc des mesures durables. Il faudra aussi que cesse l’impunité juridique des agresseurs, pour redonner confiance aux victimes envers le système de droit, et ainsi leur permettre de bénéficier de l’aide qui devrait leur être accordée, dans le cadre d’une poursuite civile ou criminelle (et ce, même si l’accusé est un homme connu ou qui a une brillante carrière). Si les victimes en viennent à ne plus croire au système juridique parce que celui-ci les abandonne trop souvent, cela signifie qu’il y a une défaillance à laquelle il faut absolument remédier.

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1  Pour mieux comprendre le cas Ghomeshi et la supposée insuffisance de preuve, voir : Zaccour, Suzanne. « Ghomeshi, pas assez de preuve, qu’est-ce que ça veut dire? » De colère et d’espoir. Mars 2016. URL:http://decolereetdespoir.blogspot.ca/2016/03/ghomeshi-pas-assez-de-preuve-quest-ce.html

2  Santiago, Cassandra et Criss, Doug.« An activist, a little girl and the heartbreaking origin of ‘Me too’ » CNN. Mardi 17 octobre 2017. URL: http://www.cnn.com/2017/10/17/us/me-too-tarana-burke-origin-trnd/index.html

3  « Agressions sexuelles: quelques statistiques» Gouvernement du Québec. 2016. URL: http://www.agressionssexuelles.gouv.qc.ca/fr/mieux-comprendre/statistiques.php

4  Elkouri, Rima. « Harcèlement sexuel à l’UQAM: Un pas en avant, deux pas en arrière ». La Presse. 9 avril 2016. URL: http://www.lapresse.ca/debats/chroniques/rima-elkouri/201604/06/01-4968149-harcelement-sexuel-a-luqam-un-pas-en-avant-deux-pas-en-arriere.php

5  Le 20 octobre dernier, le Conseil du statut de la femme se contentait de condamner les gestes répréhensibles, dans un communiqué, sans proposer d’action concrète. Voir:  « Communiqué: le Conseil du statut de la femme condamne toutes les formes de violences faites aux femmes et réitère l’importance de les dénoncer et de les sanctionner » Conseil du statut de la femme, gouvernement du Québec. URL: https://www.csf.gouv.qc.ca/article/2017/10/20/le-conseil-condamne-toutes-les-formes-de-violences-faites-aux-femmes-et-reitere-limportance-de-les-denoncer-et-de-les-sanctionner-2/

6  « Les agressions sexuelles déclarés à la police au Canada, 2009 à 2014: Un profil statistique » Statistique Canada. 3 octobre 2017. URL: http://www.statcan.gc.ca/pub/85-002-x/2017001/article/54866-fra.htm

7 Voir: « Les agressions sexuelles autodéclarées au Canada, 2014 » Statistique Canada. 2014. URL: https://www.statcan.gc.ca/pub/85-002-x/2017001/article/14842-fra.htm

8  « Mythes et réalités sur les agressions à caractère sexuel » Regroupement québécois des CALACS . Consulté en octobre 2017. URL: http://www.rqcalacs.qc.ca/mythes-realites.php

9   Les agressions sexuelles déclarés à la police au Canada, 2009 à 2014: Un profil statistique » Statistique Canada. 3 octobre 2017. URL: http://www.statcan.gc.ca/pub/85-002-x/2017001/article/54866-fra.htm

 

Bénévolat: entre altruisme et politique

Par Robert Duchesne

Comment définir le bénévolat alors qu’il a une multitude de champs d’action? Certains parlent de se sentir utile, d’autovalorisation par l’acte charitable. Servir la soupe populaire, accompagner une sortie scolaire, contribuer à l’organisation de fêtes de quartier, la liste est innombrable de situations dans lesquelles on peut s’impliquer bénévolement.

C’est ce que j’appelle, sans préjudice, le bénévolat mou, celui qui répond à un besoin dans notre communauté, dans toutes les facettes de la vie et toutes les strates de population. On le fait par ennui ou par solidarité, ou pour donner un sens à sa vie. Ce qui compte: on le fait et c’est bien, c’est tout!

Ce bénévolat est souvent la phase préparatoire, introductive, à ce que j’appelle le bénévolat dur, le militantisme, non pas par hiérarchisation mais par différenciation des types d’action bénévole.

Le militantisme naît d’une prise de conscience lucide qui incite à l’action. Il touche généralement des problématiques sociétales potentiellement ou effectivement conflictuelles, soit entre entités aux intérêts divergents, notamment dans l’action syndicale, soit entre des instances politico-administratives et divers groupes citoyens, c’est le cas lorsqu’il s’agit du respect des droits civiques et de la protection des écosystèmes.

Dans tous les cas, retenons que le bénévolat est action, et l’action est sans doute le meilleur antidote au désarroi, voire même au désespoir, car en agissant on participe à la solution, on produit et on nourrit l’espoir, on réunit, on solidarise les êtres, on enrichit la société.

Il y a un partage réel dans le bénévolat, dans le sens véritable de réciprocité, comme dans le troc, car tout nous est rendu sous une forme ou l’autre, à un moment ou l’autre; rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme en se transmettant, les valeurs, les actes, les paroles, même les sourires.

Il nous faut néanmoins reconnaître, et nous en prémunir comme société, que le bénévolat sert trop souvent d’outil compensatoire pour les lacunes des services publics, l’État ne jouant pas toujours son rôle primordial pour résoudre les problèmes sociaux et répondre aux besoins des citoyens, comme pour enrayer la pauvreté et l’analphabétisme.

Comme corollaire, le subventionnement public du bénévolat peut aussi servir d’outil de contrôle de l’action citoyenne au détriment de l’indispensable indépendance de réponse aux besoins observés par les intervenants-terrain, comme c’est le cas au sein des ONG travaillant en planification familiale.

Rappelons que l’action bénévole est à la portée de tous ou presque et que nous devons rejeter les préjugés catégorisant a priori comme «bénévolés» certains types de personnes qui sont souvent les «bénévolants». C’est le cas de prisonniers organisant des activités culturelles, sportives ou civiques pour leurs congénères, de personnes vivant avec un handicap et de personnes âgées qui font de même.

Je termine en disant que les bénévoles et les militants sont souvent ceux et celles à qui l’on disait «C’est impossible», et qui l’ont pourtant fait!

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Ce texte fut aussi publié dans Le Nouvelliste (LaPresse Trois-Rivières) et sur le site web du Réseau Vigilance Hydrocarbures Québec

Modes de vie éthiques: accessibles ou pas?

Par Laurence Corbeil

Qu’ont en commun le dumpster diving, le zéro déchet, le véganisme, le minimalisme et acheter local? Il s’agit de plusieurs « nouveaux » modes de vie qui sont à la mode car ceux-ci questionnent l’éthique derrière nos façons de consommer et nous offrent des solutions pour changer le modèle économique actuel. Ainsi, plutôt que de participer au consumérisme effréné et faire rouler l’économie au détriment de la planète, certain-es proposent un mode de vie minimaliste ou encore zéro déchet par exemple. Tout ceci sonne très bien et c’est parce que ce l’est à prime abord. L’opportunité de pouvoir prendre action par rapport aux nombreux défauts de notre système de consommation n’est-elle pas une bonne idée? Absolument. Cependant, il faut demeurer réalistes si notre but est réellement de changer les choses. Ce texte proposera donc des pistes de réflexion quant à la difficulté à changer le système économique actuel, à l’accessibilité face à l’adoption de ces modes de vie et aussi à ce en quoi ils sont intéressants pour  repenser notre modèle économique.

La rapidité qu’a notre système économique à changer est limitée

Tout semble si beau lorsqu’on adopte un style de vie plus éthique! Qui plus est, plus le temps passe, plus l’habitude semble rendre la chose facile. Nous carburons aussi à l’espoir d’un monde meilleur, ce qui est tout à fait louable. Au début, c’est un gros changement lune-de-miel : un peu d’effort pour une paix et un éveil de conscience. Enfin nous voilà qui changeons le monde, au prix de quelques sacrifices individuels seulement, c’est un bon échange! Toutefois, on se bute rapidement à un obstacle majeur : le système économique dans lequel nous sommes ancrés nous met des bâtons dans les roues. Ce n’est pas pour rien qu’il s’agit de modes de vie dits « alternatifs » : le système économique dominant marginalise des modes de vie différents. Le dumpster diving existe parce que les épiceries gaspillent. Le véganisme existe parce que les industries agro-alimentaire, du vêtement et des cosmétiques maltraitent et tuent les animaux. Le minimalisme existe parce que nous sommes confronté-es à des espaces de vie urbains de plus en plus petits, parce que nous nous apercevons que la surconsommation est un problème, parce que nous avons peu de moyens, etc. Ces modes de vie répondent aux défauts du système pour y apporter des solutions. Cependant, ledit système est une machine puissante de monopoles et d’oligopoles économiques mondiaux: le combattre est et sera encore chose ardue. Mieux vaut donc être au courant de ce fait plutôt que de le nier. Croire au faux espoir d’un changement radical demain matin, c’est s’aveugler, donner des arguments aux détracteurs, voire même se déresponsabiliser face à la collectivité. Toutefois, cela ne justifie pas l’inaction non plus, bien évidemment.

Accessible et facile, pas toujours

Aller à contre-courant rime aussi avec certaines difficultés en lien avec la mise en œuvre de nos idées. Il serait faux de dire que la transition vers un mode de vie zéro déchet, par exemple, ne demande aucun effort. Il faut effectivement pouvoir trouver le temps et les ressources nécessaires en terme d’accès aux lieux où acheter nos biens sans emballage, en terme de ressources financières (certains produits frais non-emballés coûtent plus cher, sinon il faut pouvoir débourser sur le coup pour la confection maison de produits ménagers et de soins corporels même si cela revient moins cher à long terme), en terme de temps (avoir le temps de faire les choses soi-même) en terme d’éducation (apprendre à faire toutes ces choses), etc. Donc, l’accessibilité à un mode de vie ou un autre varie  selon la position sociale de chaque individu : la situation économique, familiale, mentale, le lieu où on vit, etc. De cette manière, plutôt que d’insister sur l’absolue nécessité d’adopter complètement un mode de vie pour chaque individu, il me semble plus pertinent de se questionner d’abord sur la capacité réelle qu’a chaque personne à agir. En tenant compte des différents paramètres, il est plus facile d’atteindre plus de gens. On peut ainsi en venir à se poser des questions par rapport à l’enthousiasme face à l’ouverture d’un nouveau restaurant végane dispendieux, par exemple : est-ce que cela ne popularise pas le véganisme uniquement pour un type de gens de classe économique plus aisée? À l’inverse, plusieurs organismes créent des ateliers de cuisine, de confection de produits maison, d’initiation au compostage, aux cosmétiques sans cruauté etc. Voilà des moyens de populariser les modes de vie éthiques qui fonctionnent! Encore faut-il avoir le temps et pouvoir s’y déplacer, bien entendu. Bref, viser l’accessibilité est probablement la meilleure avenue pour faire en sorte que le plus de gens possible puissent contribuer à changer les choses.

Dénigrer celles et ceux qui se soucient de leur consommation, c’est aussi encourager le système

D’un autre coté, il est possible de constater que certaines personnes, face à ces nombreuses difficultés, choisissent plutôt l’apathie. Pire, certain-es rabrouent les personnes qui choisissent de participer au changement du modèle économique dominant. Des personnes qui pourtant auraient elles-même le temps et les ressources pour agir. À ces gens, on peut demander un peu d’effort. Une personne qui a toujours eu beaucoup de moyens financiers et qui dépense sans compter devrait être la première à se questionner sur sa consommation. Il est certain que de regarder la roue tourner en haussant les épaules alors qu’il est possible d’y changer quelque chose, c’est encourager le système. Aussi, le cynisme profond ne fera pas avancer la société. Il est donc nécessaire de se questionner sur ce qu’on est capables de faire.

Le but ici n’est tout de même pas de pointer du doigt quiconque pour ses choix personnels et sa socialisation, mais plutôt d’appeler à prendre conscience sur nos capacités (et incapacités) d’action. Idéalement, il faudrait y répondre sans cynisme et mauvaise foi, mais tout simplement avec réalisme. Ne pas sauter sur les accusations mais plutôt inspirer par des modèles qui fonctionnent. Il faudrait pouvoir se mettre à la place des autres et ne pas s’entre-culpabiliser pour ce qu’on est incapable de changer ou ce qu’on n’a pas la force de faire . Parfois, c’est d’autant plus facile parce que nous avons déjà été dans la même situation que la personne en face de nous. D’autres fois, c’est plus difficile car autrui vit une réalité tout à fait différente : comprendre demande un effort d’empathie. En bref, changer son mode de vie n’est pas une course au mérite, il s’agit de changer réellement notre société pour le mieux. Cela prend du temps, des efforts collectifs et une connaissance de la pluralité des situations sociales.

Il est donc important à mon avis de garder à l’esprit que les modes de vie éthiques ne sont pas toujours aussi accessibles pour tous-tes, car chaque personne n’a pas les mêmes paramètres de départ. Nos changements de mode de vie doivent tenir compte de ces particularités pour être accessibles et rejoindre le plus grand nombre de gens. La responsabilité individuelle est importante mais ne devrait pas l’être au détriment de la responsabilité collective.

Mépriser les pauvres et taire la dissidence à coups de lois, de coupures et d’indignation pincée

Par Laurence Corbeil

Nous sommes au lendemain de la présentation du budget de la Ville de Montréal pour l’année fiscale 2017, qui octroiera des sommes importantes aux secteurs du divertissement touristique et aux rénovations de courte durée alors que les dépenses en logement social ont la mine basse. Nous sommes à tout juste une semaine suite à l’adoption de la loi 70 par le gouvernement du Québec qui forcera des prestataires de l’aide sociale «jugés aptes» à vivre avec un maigre 399$ par mois pour subsister. Nous vivons dans un Montréal où les comités logement et autres organismes communautaires ne fournissent pas face aux besoins criants des citoyen.nes alors que les condominiums poussent un peu partout. Malgré tout cela, il semble que ce soit encore correct pour certain.es de considérer que l’embourgeoisement et le nettoyage social soient de bonnes choses. Face à l’inaction générale, les tensions s’animent et la colère gronde. Des vitrines de commerces plus luxueux se brisent dans Hochelaga et St-Henri. À ces actions, on répond par une indignation hautaine. Peut-on alors dire, en pareille situation, que la «mixité sociale» existe vraiment ou n’est-elle pas qu’une ligne discursive sans fondements matériels, une illusion pour se donner bonne conscience?

Quand la liberté de marché des moyennement-riches prend toute la place

Disons-nous les choses telles qu’elles le sont: non, les smoothies à 8.50$ chaque ne sont pas économiquement accessibles pour la plupart. On ne peut pas dire non plus qu’on fait la promotion de la «mixité sociale» et qu’on accueille gentiment tout le monde dans son commerce alors que les produits offerts sont trop dispendieux pour le porte-feuille d’une bonne partie des résidant.es d’un quartier. Payer un repas à 20$ par assiette semble peut-être accessible pour certaines personnes de classe moyenne-riche, mais c’est beaucoup trop cher pour bon nombre de résidant.es des quartiers Hochelaga-Maisonneuve ou St-Henri.

Bien sûr, personne ne mérite qu’on ne lui porte atteinte matériellement ou physiquement. Il est certain aussi que les propriétaires des PME qui s’installent dans les quartiers populaires ne causent pas eux-mêmes leur mal. La réalité vecue par ces commerçants est que certains quartiers et rues commerçantes deviennent trop chers et qu’une nouvelle clientèle voit le jour ailleurs, où ils décident de s’installer. Ils se retrouvent malgré tout à offrir du mobilier de luxe, des condominiums et des repas impayables pour les résidant.es qui habitaient déjà dans les quartiers en question. Ils s’installent là, entre le Dollorama, le pawn shop et le Tim Hortons, à voir passer les pauvres derrière leurs vitrines sans jamais avoir de réelle interaction. Les gens plus nantis vont dans les jolis commerces plus dispendieux et les gens plus pauvres vont dans ce qui leur est accessible. Somme toute, la saine mixité sociale est  assez difficile à déceler dans un climat si hétérogène. 

Ainsi, malgré toute la bonne foi ou le potentiel sens de l’éthique des propriétaires, la réalité est qu’ils s’installent pour fournir du luxe à une clientèle plus nantie, transformant par le fait-même la réalité sociale de ces quartiers. Ce phénomène se vêtit volontiers d’une apparence de chic nettoyage qui se retrouve rapidement acclamé par nos élites et brandi comme un trophée de progrès, comme si on avait magiquement fourni une solution au problème de la pauvreté dans le quartier en question. Pourtant, la réalité est que ce n’est pas parce que l’on ne voit plus la pauvreté qu’elle n’existe pas ou qu’elle n’empire pas. Ce n’est pas parce qu’on tasse cette réalité plus loin qu’elle n’existe plus. Ce n’est pas parce qu’on tente de la sortir de certains quartiers ou des centres urbains qu’elle n’est plus là. Ce n’est pas en dressant un mur, qu’il soit physique ou idéologique, que le problème de la pauvreté systémique aura soudain trouvé solution.

Privilèges et oppression économiques : le secteur privé n’offre aucune solution 

Il est donc grand temps que les propriétaires de PME ouvrent les yeux sur leurs privilèges. Ces propriétaires ne sont pas des pauvres, bien que peut-être serrés dans leur budget comme la plupart des gens, et exponentiellement moins nantis que les propriétaires de grandes entreprises. Les commerçants ont toutefois quelque chose que la plupart n’ont pas: du capital. Le capital n’appartient pas au/à la travailleur.euse salarié.e. Il n’y existe que la force de travail pour un.e employé.e. Et que dire de tous ces gens qui n’ont pas même le luxe d’avoir cette force de travail? Qu’adviendra-t-il d’eux et d’elles? Les abandonnerons-nous à leur déterminisme de misère? Les laisserons-nous mourir de faim pour ensuite les tasser? Vivre, n’est-ce pas un droit fondamental? La loi 70, le manque de financement des organismes communautaires, les coupes dans les services publics, la relégation au second plan du besoin imminent de logement sociaux  ainsi que l’indignation pincée doublée d’apathie propagée dans les médias et le discours de l’élite nous met au visage la dure réponse offerte aux moins nantis: Non, vous ne méritez pas de vivre. Vous n’êtes pas une priorité pour l’élite. Vous ne faites pas assez d’efforts aux yeux des classes dirigeantes, qui vous voient comme des gens fainéants et de mauvaise foi d’emblée. 

Il ne faut pas l’oublier: les PME ne sont pas des organismes communautaires. Rien n’oblige ou n’encourage les commerçants à valoriser la réinsertion sociale, à employer les gens moins nantis des quartiers. Ces commerces ne contribuent pas au foisonnement d’un quartier dans la mesure ou ils invisibilisent les demandes des gens plus pauvres plutôt que d’apporter une quelconque solution à cette pauvreté. Le problème de scission sociale ne peut trouver solution que dans les ressources que l’on offre à la population et dans l’écoute des revendications, pas dans l’ignorance de celles-ci. L’embourgeoisement n’est pas une solution mais un problème. Les gouvernements municipaux, provinciaux, fédéraux, auraient beaucoup à gagner à investir dans les services publics, les organismes communautaires et les logements sociaux ainsi qu’à répondre aux demandes populaires par des mesures concrètes de lutte contre la pauvreté. Ce n’est que dans une société qui aide lorsqu’il y a besoin et qui assure la couverture des services essentiels à ses citoyen.nes que nous pourrons enfin penser à atteindre une plus tangible homogénéité et un climat social plus sain. D’ici-là, l’idée de mixité sociale n’est qu’un discours pour taire les revendications des moins nanti.es, taire la rage qui gronde à coups d’indignation pincée.

L’avertissement relatif au contenu (trigger warning) démystifié

Par Laurence Corbeil

Vous avez peut-être vu ce sujet circuler de parts et d’autres, que ce soit au sein des réseaux militants ou encore via le web ou au sein-même de salles de classe, de la part de gens qui l’encourage ou s’y opposent. Il s’agit de l’avertissement relatif au contenu, aussi connu en des termes anglophones sous le nom de « trigger warning » ou encore le plus adéquat « content warning » ou parfois « trauma warning ». De quoi s’agit-il donc et à quoi cela sert exactement? Cet article aura pour but de désengorger le débat en proposant une explication concrète de ce type d’avertissement et de ses effets à la fois sur l’individu et sur l’environnement social, les questionnements que le sujet pose sur le lien entre la théorie universitaire et le vécu réel ainsi que les limites du potentiel d’action de celui-ci.

Qu’est-ce et quels en sont les effets individuels?

Pour commencer, l’avertissement relatif au contenu est une mise en garde en lien avec du contenu communiqué, soit lors d’un cours, d’une conférence, d’une projection, d’un partage de contenu sur le web, etc. Celui-ci permet d’informer à l’avance le public, l’auditoire ou le lectorat ciblé de la présence de thèmes, de scènes ou de contenu au potentiel sensible et/ou traumatisant lors de ladite communication. Avertir permet aux gens sujets à la communication donnée de se préparer mentalement avant d’aborder ou de visionner le contenu susceptible de rappeler des scènes de violence ou de grande injustice aux personnes concernées. Il y a donc un lien direct entre l’avertissement relatif au contenu et la santé mentale des individus.  Cela permet de se préparer mentalement en cas de situation de stress post-traumatique ou en situation de vulnérabilité et d’instabilité mentale en lien avec des événements traumatisants. Avertir d’abord permet la validation de la difficulté émotionnelle en lien avec ce vécu et instaure un climat plus susceptible de  permettre la guérison, l’acceptation et d’éveiller l’agentivité des personnes touchées. 

Au-delà des bienfaits individuels, un effet social indéniable

Ensuite, il est important de mettre en lumière que les avertissements relatifs au contenu n’ont pas qu’un un effet purement individuel mais peuvent aussi avoir un effet social positif. Avertir le public que le sujet abordé est en lien avec le vécu de certaines personnes et peut les avoir affecté gravement, du potentiel traumatisant d’un sujet présenté instaure d’emblée un climat plus sain et respectueux. Cela contribue à contrer la banalisation et l’invisibilisation du vécu violent de certain-es et permet la reconnaissance de l’expérience personnelle d’autrui. Par exemple, une personne ayant vécu une agression sexuelle peut s’attendre à une plus grande ouverture générale face à son vécu difficile spécifique simplement par ce type de preuve d’ouverture de la personne en situation d’autorité d’un lieu commun. Alors, plutôt que d’avoir un effet de surprotection des individus comme certain-es le laissent entendre, l’avertissement relatif au contenu instaure en fait les bases d’une culture de la compréhension, de la coopération et du respect mutuel.

L’université, la théorie et le vécu

Le débat qu’il y a autour des Trigger warnings soulève la question du lien entre la théorie universitaire et la réalité matérielle. La théorie présentée lors de cours ou de conférences par exemple est directement reliée aux véritables expériences et conditions humaines. La théorie n’existe pas en elle-même, à part et distante des êtres humains,  ce sont les phénomènes sociaux qui permettent en fait l’émergence de la théorisation. Il n’y existe donc pas de théorie purement objective et rationnelle sans aucun lien avec le vécu et l’émotivité des individus sur des sujets d’actualité. La distance avec le sujet d’étude est souvent nécessaire aux scientifiques mais il ne devrait être obligatoire pour personne de travailler sur un sujet avec lequel ils ne sont pas à l’aise et avertir, simplement, n’est pas trop demander aux professeur-es de premier cycle universitaire et ne limite en rien l’enseignement. Cela permet justement de faire le lien entre vécu et théorie.

Limites de l’avertissement relatif au contenu et le futur possible

Bien entendu, l’avertissement en lien avec le contenu sensible n’est qu’une méthode parmi d’autres et un premier pas vers une déconstruction des stéréotypes liés aux diverses oppressions, aux événements traumatisants et aux problèmes de santé mentale que tous-tes et chacun-e peuvent vivre. Un simple avertissement peut effectivement mettre des bases plus élevées de respect du vécu d’autrui et de ses expériences mais ne peut évidemment pas garantir ce respect au sein des débats qui s’ensuivent. Évidemment, cela peut devenir problématique si tout contenu est critiqué et si l’on verse dans l’inquisition moralisatrice qui revêtirait un caractère de censure où l’on demanderait un avertissement pour tous les sujets au potentiel lourd ou si l’on refusait complètement d’aborder ces sujets en bloc. Toutefois, il est important de savoir que ce type d’avertissement, en réalité, se fait de manière beaucoup plus organique que l’on ne peut le croire: il s’agit d’informer le public des scènes difficiles qui seront présentées, tout simplement.

Il est primordial d’instaurer une culture de la compréhension des systèmes d’oppression (sexisme, racisme, homophobie, transphobie, classisme, etc.) au sein des universités et aussi de fournir une accessibilité aux ressources d’aide sur les campus, les professeur-es étant des pédagogues bien entendu mais n’ayant pas nécessairement la formation d’intervenant-e. Il s’agit donc surtout de démontrer un effort de compréhension de tous côtés et lors d’une situation problématique, être en mesure de fournir des ressources aux étudiant-es ayant besoin d’aide psychologique par exemple et mettre un frein aux échanges irrespectueux et problématiques. Avec le temps et les générations d’élèves devenant professeur-es, il serait possible de voir un réel changement positif dans la méthode pédagogique sur le long terme, ce qui, à ce que je constate, est déjà en oeuvre dans certains milieux malgré le manque flagrant de ressources.

Je termine en remerciant profondément les nombreux-ses professeur-es que j’ai pu rencontrer qui se sont avéré-es très respectueux-ses du vécu de leurs étudiant-es et qui ont su maintenir un climat de respect au sein de leurs classes lorsque des sujets difficiles furent abordés tel que le viol, la prostitution ou encore le racisme, créant au meilleur de leurs capacités un espace de prise de conscience des élèves face au vécu des autres et qui ont aussi fourni des ressources d’aide aux élèves qui en avaient besoin. Il serait nécessaire que davantage de professeur-es y soient sensibilisé-es et aussi que les institutions fournissent un support adéquat aux étudiant-es, qui est à l’heure actuelle en mauvais état dans les milieux scolaires du Québec. Ces méthodes d’inclusion sont à mon avis bénéfiques à l’intégration de gens qui normalement se voient marginalisé-es et transforme l’université, milieu souvent austère, élitiste et capacitiste, en un milieu plus inclusif où il fait meilleur vivre pour l’ensemble de la population étudiante et où les débats se voient respectueux et encore plus fertiles.

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Cet article fut également publié sur le blog Je suis féministe