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Modes de vie éthiques: accessibles ou pas?

Par Laurence Corbeil

Qu’ont en commun le dumpster diving, le zéro déchet, le véganisme, le minimalisme et acheter local? Il s’agit de plusieurs « nouveaux » modes de vie qui sont à la mode car ceux-ci questionnent l’éthique derrière nos façons de consommer et nous offrent des solutions pour changer le modèle économique actuel. Ainsi, plutôt que de participer au consumérisme effréné et faire rouler l’économie au détriment de la planète, certain-es proposent un mode de vie minimaliste ou encore zéro déchet par exemple. Tout ceci sonne très bien et c’est parce que ce l’est à prime abord. L’opportunité de pouvoir prendre action par rapport aux nombreux défauts de notre système de consommation n’est-elle pas une bonne idée? Absolument. Cependant, il faut demeurer réalistes si notre but est réellement de changer les choses. Ce texte proposera donc des pistes de réflexion quant à la difficulté à changer le système économique actuel, à l’accessibilité face à l’adoption de ces modes de vie et aussi à ce en quoi ils sont intéressants pour  repenser notre modèle économique.

La rapidité qu’a notre système économique à changer est limitée

Tout semble si beau lorsqu’on adopte un style de vie plus éthique! Qui plus est, plus le temps passe, plus l’habitude semble rendre la chose facile. Nous carburons aussi à l’espoir d’un monde meilleur, ce qui est tout à fait louable. Au début, c’est un gros changement lune-de-miel : un peu d’effort pour une paix et un éveil de conscience. Enfin nous voilà qui changeons le monde, au prix de quelques sacrifices individuels seulement, c’est un bon échange! Toutefois, on se bute rapidement à un obstacle majeur : le système économique dans lequel nous sommes ancrés nous met des bâtons dans les roues. Ce n’est pas pour rien qu’il s’agit de modes de vie dits « alternatifs » : le système économique dominant marginalise des modes de vie différents. Le dumpster diving existe parce que les épiceries gaspillent. Le véganisme existe parce que les industries agro-alimentaire, du vêtement et des cosmétiques maltraitent et tuent les animaux. Le minimalisme existe parce que nous sommes confronté-es à des espaces de vie urbains de plus en plus petits, parce que nous nous apercevons que la surconsommation est un problème, parce que nous avons peu de moyens, etc. Ces modes de vie répondent aux défauts du système pour y apporter des solutions. Cependant, ledit système est une machine puissante de monopoles et d’oligopoles économiques mondiaux: le combattre est et sera encore chose ardue. Mieux vaut donc être au courant de ce fait plutôt que de le nier. Croire au faux espoir d’un changement radical demain matin, c’est s’aveugler, donner des arguments aux détracteurs, voire même se déresponsabiliser face à la collectivité. Toutefois, cela ne justifie pas l’inaction non plus, bien évidemment.

Accessible et facile, pas toujours

Aller à contre-courant rime aussi avec certaines difficultés en lien avec la mise en œuvre de nos idées. Il serait faux de dire que la transition vers un mode de vie zéro déchet, par exemple, ne demande aucun effort. Il faut effectivement pouvoir trouver le temps et les ressources nécessaires en terme d’accès aux lieux où acheter nos biens sans emballage, en terme de ressources financières (certains produits frais non-emballés coûtent plus cher, sinon il faut pouvoir débourser sur le coup pour la confection maison de produits ménagers et de soins corporels même si cela revient moins cher à long terme), en terme de temps (avoir le temps de faire les choses soi-même) en terme d’éducation (apprendre à faire toutes ces choses), etc. Donc, l’accessibilité à un mode de vie ou un autre varie  selon la position sociale de chaque individu : la situation économique, familiale, mentale, le lieu où on vit, etc. De cette manière, plutôt que d’insister sur l’absolue nécessité d’adopter complètement un mode de vie pour chaque individu, il me semble plus pertinent de se questionner d’abord sur la capacité réelle qu’a chaque personne à agir. En tenant compte des différents paramètres, il est plus facile d’atteindre plus de gens. On peut ainsi en venir à se poser des questions par rapport à l’enthousiasme face à l’ouverture d’un nouveau restaurant végane dispendieux, par exemple : est-ce que cela ne popularise pas le véganisme uniquement pour un type de gens de classe économique plus aisée? À l’inverse, plusieurs organismes créent des ateliers de cuisine, de confection de produits maison, d’initiation au compostage, aux cosmétiques sans cruauté etc. Voilà des moyens de populariser les modes de vie éthiques qui fonctionnent! Encore faut-il avoir le temps et pouvoir s’y déplacer, bien entendu. Bref, viser l’accessibilité est probablement la meilleure avenue pour faire en sorte que le plus de gens possible puissent contribuer à changer les choses.

Dénigrer celles et ceux qui se soucient de leur consommation, c’est aussi encourager le système

D’un autre coté, il est possible de constater que certaines personnes, face à ces nombreuses difficultés, choisissent plutôt l’apathie. Pire, certain-es rabrouent les personnes qui choisissent de participer au changement du modèle économique dominant. Des personnes qui pourtant auraient elles-même le temps et les ressources pour agir. À ces gens, on peut demander un peu d’effort. Une personne qui a toujours eu beaucoup de moyens financiers et qui dépense sans compter devrait être la première à se questionner sur sa consommation. Il est certain que de regarder la roue tourner en haussant les épaules alors qu’il est possible d’y changer quelque chose, c’est encourager le système. Aussi, le cynisme profond ne fera pas avancer la société. Il est donc nécessaire de se questionner sur ce qu’on est capables de faire.

Le but ici n’est tout de même pas de pointer du doigt quiconque pour ses choix personnels et sa socialisation, mais plutôt d’appeler à prendre conscience sur nos capacités (et incapacités) d’action. Idéalement, il faudrait y répondre sans cynisme et mauvaise foi, mais tout simplement avec réalisme. Ne pas sauter sur les accusations mais plutôt inspirer par des modèles qui fonctionnent. Il faudrait pouvoir se mettre à la place des autres et ne pas s’entre-culpabiliser pour ce qu’on est incapable de changer ou ce qu’on n’a pas la force de faire . Parfois, c’est d’autant plus facile parce que nous avons déjà été dans la même situation que la personne en face de nous. D’autres fois, c’est plus difficile car autrui vit une réalité tout à fait différente : comprendre demande un effort d’empathie. En bref, changer son mode de vie n’est pas une course au mérite, il s’agit de changer réellement notre société pour le mieux. Cela prend du temps, des efforts collectifs et une connaissance de la pluralité des situations sociales.

Il est donc important à mon avis de garder à l’esprit que les modes de vie éthiques ne sont pas toujours aussi accessibles pour tous-tes, car chaque personne n’a pas les mêmes paramètres de départ. Nos changements de mode de vie doivent tenir compte de ces particularités pour être accessibles et rejoindre le plus grand nombre de gens. La responsabilité individuelle est importante mais ne devrait pas l’être au détriment de la responsabilité collective.