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Après #moiaussi, il faudra mettre fin à l’impunité

Par Laurence Corbeil

[Content warning : Sujet d’agressions sexuelles]

Les vagues de dénonciation d’agressions et de harcèlement sexuels, dans les dernières années, se sont faites de plus en plus présentes et persistantes. Plusieurs hommes ont vu leurs crimes sexuels dévoilés au grand jour: Jian Ghomeshi, Gerry Sklavounos, Bill Crosby, Brock Turner,Harvey Weinstein, Gilbert Rozon… Pourtant, malgré les mouvements de dénonciation et la colère collective, nombre d’entre eux demeurent impunis, sinon beaucoup trop légèrement punis. Aux États-Unis, Brock Turner n’eut à purger que trois mois de prison avant d’être libéré pour le viol qu’il a commis (la moitié de la déjà très légère peine de 6 mois à laquelle il avait été condamné). Au Québec, Jian Ghomeshi et Gerry Sklavounos, quant à eux, n’ont pas été reconnus coupables suite aux accusations auxquelles ils ont fait face1. Il s’agit là d’une impunité juridique et sociale à laquelle il nous faut absolument faire face.

Le contexte et le mouvement actuels

Suite aux dénonciations faites sur Harvey Weinstein aux États-Unis et grâce à la force et à la résilience des victimes et des mouvements féministes, un mouvement entamé sur web a récemment vu (ou revu2) le jour, le viral #moiaussi (#metoo, #balancetonporc, #balancetonagresseur, أناـأيضاً#). Ce mouvement a pris avec la rapidité propre aux médias sociaux une dimension internationale. Des milliers de victimes ont pris et prennent encore parole en utilisant le hashtag #moiaussi pour affirmer qu’elles ont vécu du harcèlement et/ou une/des agression(s) sexuelle(s). Le nombre de témoignages et de partages du #moiaussi permet de constater l’ampleur du problème. Ce mouvement met en lumière ce que beaucoup de féministes savent déjà pertinemment: que la plupart des femmes, sinon toutes, ont été la cible de harcèlement sexuel (tous degrés confondus) de la part d’hommes dans leur vie. Aussi, cela nous rappelle qu’un nombre aberrant de femmes et qu’un nombre certain d’hommes sont victimes de harcèlement à caractère sexuel sinon d’agression et ce, de la part d’hommes, dans plus de 96% des cas3. Il est possible de constater que tout ce remous fut très effectif pour souligner le caractère inacceptable des agressions et du harcèlement sexuels et que cela nous invite à une plus profonde réflexion sur la question, socialement. Il reste cependant à savoir ce que seront les suites de ce mouvement, ce que nous proposerons face à cette problématique qui se dévoile de plus en plus au grand jour.

De la dénonciation des victimes à l’action sociale

Chaque mouvement de dénonciation est une opportunité de plus à saisir pour fournir le support et le soutien nécessaire aux victimes. Pour éviter que la culture du viol ne suive son cours habituel malgré les dénonciations, il faudra encourager les actions concrètes contre les agresseurs d’un côté et apporter du soutien aux victimes de l’autre. La sensibilisation et l’action à long terme doivent être mises de l’avant, les organismes qui existent déjà doivent pouvoir obtenir les subventions adéquates et lorsque aucune instance d’aide aux victimes n’existe, il faut qu’il soit possible de la créer (un petit clin d’œil à mon université, l’UQAM, qui n’a plus d’intervenante pour aider les victimes d’agressions sexuelles, par décision de sa direction suite à l’essoufflement de l’ardeur du mouvement #AgressionNonDénoncée4). Maintenir les services d’aide aux victimes existants (par exemple les CALACS) et les bonifier est absolument nécessaire. Les bons mots et les simples condamnations ne suffisent plus, des mesures concrètes doivent être encouragées.5

Briser l’impunité juridique

Au Canada, entre 2009 et 2014, seuls 2 accusés sur 5 ont reçu une sentence6, soit 40% des accusés, ce qui ne constitue tout d’abord même pas une majorité. Ces chiffres sont plus alarmants encore qu’ils ne semblent paraître: une affaire sur trois de celles qui sont corroborées par la police ne mène pas à des accusations (et il ne s’agit que de 7% d’entre celles-ci qui ne vont pas plus loin par demande de la victime, ces cas sont donc plutôt rares). Ces chiffres n’incluent pas non plus les très nombreuses agressions qui ne sont tout simplement pas déclarées à la police. Si on y ajoute les données recensées par Statistique Canada sur les agressions auto-déclarées, le portrait s’assombrit encore d’avantage7.

De plus, sachant qu’à peine 2% des accusations seraient fausses8 , il est possible de constater qu’il y a une disparité entre le nombre de réels coupables et le nombre de sentences octroyées. Dans les cas où le coupable est un individu en situation de pouvoir, il est aussi évident qu’il est difficile pour les victimes de porter des accusations et qu’il y a parfois abandon d’accusation par peur de représailles. Les statistiques nous donnent un indice à ce sujet, compte tenu que l’agresseur moyen est un homme âgé d’environ 33 ans, et la victime moyenne une jeune femme de 18 ans9 . L’abus de pouvoir est ce qui profite très certainement à un bon nombre d’agresseurs. Ceux qui commettent ces crimes demeurent donc largement impunis et se retrouvent souvent immunisés grâce à leur statut social.

Pyramide_agressions_G2~768

Sources des statistiques: Statistique Canada, 2014. Source du graphique: L’actualité, 2016.

En bref, si la reconnaissance des victimes ne se transpose pas au système juridique et politique, le projet demeure sans parachèvement. Si on reconnaît bel et bien l’existence du fléau, encore faut-il agir contre celui-ci pour qu’il y ait des changements concrets. Il faut trouver des moyens de solutionner et de prévenir ce problème. Ces solutions ne peuvent pas non plus reposer uniquement sur la présumée bonne foi ou le bon vouloir des individus, il faut que l’espace public traduise la volonté de croire et d’accompagner les victimes. Il faut donc de l’action, notamment de l’action gouvernementale à long terme à ce sujet. L’action ne peut pas venir qu’en situation de dévoilement de crise car le problème est persistant, appliquons donc des mesures durables. Il faudra aussi que cesse l’impunité juridique des agresseurs, pour redonner confiance aux victimes envers le système de droit, et ainsi leur permettre de bénéficier de l’aide qui devrait leur être accordée, dans le cadre d’une poursuite civile ou criminelle (et ce, même si l’accusé est un homme connu ou qui a une brillante carrière). Si les victimes en viennent à ne plus croire au système juridique parce que celui-ci les abandonne trop souvent, cela signifie qu’il y a une défaillance à laquelle il faut absolument remédier.

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1  Pour mieux comprendre le cas Ghomeshi et la supposée insuffisance de preuve, voir : Zaccour, Suzanne. « Ghomeshi, pas assez de preuve, qu’est-ce que ça veut dire? » De colère et d’espoir. Mars 2016. URL:http://decolereetdespoir.blogspot.ca/2016/03/ghomeshi-pas-assez-de-preuve-quest-ce.html

2  Santiago, Cassandra et Criss, Doug.« An activist, a little girl and the heartbreaking origin of ‘Me too’ » CNN. Mardi 17 octobre 2017. URL: http://www.cnn.com/2017/10/17/us/me-too-tarana-burke-origin-trnd/index.html

3  « Agressions sexuelles: quelques statistiques» Gouvernement du Québec. 2016. URL: http://www.agressionssexuelles.gouv.qc.ca/fr/mieux-comprendre/statistiques.php

4  Elkouri, Rima. « Harcèlement sexuel à l’UQAM: Un pas en avant, deux pas en arrière ». La Presse. 9 avril 2016. URL: http://www.lapresse.ca/debats/chroniques/rima-elkouri/201604/06/01-4968149-harcelement-sexuel-a-luqam-un-pas-en-avant-deux-pas-en-arriere.php

5  Le 20 octobre dernier, le Conseil du statut de la femme se contentait de condamner les gestes répréhensibles, dans un communiqué, sans proposer d’action concrète. Voir:  « Communiqué: le Conseil du statut de la femme condamne toutes les formes de violences faites aux femmes et réitère l’importance de les dénoncer et de les sanctionner » Conseil du statut de la femme, gouvernement du Québec. URL: https://www.csf.gouv.qc.ca/article/2017/10/20/le-conseil-condamne-toutes-les-formes-de-violences-faites-aux-femmes-et-reitere-limportance-de-les-denoncer-et-de-les-sanctionner-2/

6  « Les agressions sexuelles déclarés à la police au Canada, 2009 à 2014: Un profil statistique » Statistique Canada. 3 octobre 2017. URL: http://www.statcan.gc.ca/pub/85-002-x/2017001/article/54866-fra.htm

7 Voir: « Les agressions sexuelles autodéclarées au Canada, 2014 » Statistique Canada. 2014. URL: https://www.statcan.gc.ca/pub/85-002-x/2017001/article/14842-fra.htm

8  « Mythes et réalités sur les agressions à caractère sexuel » Regroupement québécois des CALACS . Consulté en octobre 2017. URL: http://www.rqcalacs.qc.ca/mythes-realites.php

9   Les agressions sexuelles déclarés à la police au Canada, 2009 à 2014: Un profil statistique » Statistique Canada. 3 octobre 2017. URL: http://www.statcan.gc.ca/pub/85-002-x/2017001/article/54866-fra.htm

 

Qui brime la liberté d’expression dans les universités?

Par Laurence Corbeil

L’émission web Corde sensible à Radio-Canada a récemment tenté de faire état de la situation de la liberté d’expression dans les universités avec comme principal outil de recherche une courte expérience menée à l’UQAM. L’émission propose un point de vue alarmiste sur l’état de la liberté d’expression en milieu universitaire et prétend présenter une problématique répandue dans plusieurs universités. Non seulement cette analyse est-elle limitée au niveau méthodologique mais, de surcroît, on ne s’attarde pas bien longuement au problème du caractère haineux de certains discours.

Au tout début de l’émission, Normand Baillargeon donne une définition se voulant universelle de la liberté d’expression, soit qu’il s’agit de laisser autrui s’exprimer que l’on soit en accord ou en désaccord avec ses propos. Malheureusement, cette définition qui à priori semble juste fait en réalité complètement abstraction des rapports sociaux de pouvoir. Ainsi, à défaut de brosser un tableau complet de la situation de la liberté d’expression en milieu universitaire, on se retrouve plutôt à dresser un portrait complaisant à l’égard des discours haineux et qui maladroitement éveille la suspicion envers associations étudiantes et les regroupements étudiants au fil de l’émission.

Qui peut vraiment s’exprimer librement?

Normand Baillargeon compare d’emblée le fait de s’insurger contre les propos haineux à l’autoritarisme Stalinien. Comparer Staline (qui détenait le pouvoir étatique et forçait ses opposants politiques à rejoindre des camps de travail forcé) à la réalité de la démocratie directe des associations étudiantes est fallacieux et largement exagéré. Les associations et les comités étudiants sont dans la position exactement inverse que l’était jadis Staline, soit qu’ils créent un contre-pouvoir face aux modes d’organisation sociale dominants. Or, s’il y a justement une liberté d’expression que l’on sait être brimée au Québec, c’est principalement celle des personnes marginalisées et des groupes de pression politiques, lesquels se retrouvent soit mis à part du débat public sinon réprimés par les forces de l’État (judiciarisation, surveillance accrue, etc.). S’attaquer sans relâche aux associations étudiantes qui militent pour l’accessibilité à tous et à toutes aux études supérieures et qui contestent les discours haineux n’est donc pas de la plus grande pertinence. Affirmer que la liberté d’expression est principalement brimée lorsque le bas de la pyramide sociale ose contester les modèles érigés par le haut, plutôt que l’inverse, c’est définitivement se tromper de cible.

Décontextualiser la liberté d’expression, c’est l’instrumentaliser

Prenons l’exemple d’un cas cité dans l’émission : l’université de Berkeley en Californie, qui fût le lieu de manifestations contre la tenue d’une conférence de l’extrême-droitiste Milo Yiannopoulos. Cette université a récemment partagé sur son site web1 un article faisant état de la peur que ressentaient les étudiant-es sans papiers de leur établissement sous l’égide de Donald Trump. En l’attente d’un statut civil, la situation de ce type d’étudiant-es est des plus précaire, compte tenu que l’obtention de citoyenneté leur est incertaine et que plane sur elleux la possibilité d’être déporté-es. Il s’agit d’un enjeu de sécurité sociale et de droits humains les plus fondamentaux pour ces étudiant-es.

Dans ce contexte, est-il légitime de laisser libre cours à la conférence d’une personne qui s’oppose strictement à l’immigration et encourage la déportation de gens sous un motif de peur de l’autre pur et simple? Est-ce que cela est vraiment utile au sain débat? Il est difficile de s’imaginer exiger des personnes concernées écouter ce discours, de ne poser des questions qu’à la fin en gardant le calme et « débattre d’idées ». Alors plutôt que de considérer les propos haineux comme de simples idées tout aussi valables que d’autres sans prendre en compte les rapports de pouvoir, ne pourrions-nous pas les voir comme de potentiels dangers pour les droits humains? Dans cette optique, il est impératif de continuer à permettre la contestation de la tenue de pareils événements. Cela n’empêche pas de demeurer critique sur les moyens d’action et de lutte mais il n’est pas plus utile d’ajouter un poids supplémentaire sur les épaules des gens qui combattent les discours haineux avec des procès d’intentions à leur égard.

Pour une université accessible

La question de la liberté d’expression n’en demeure pas moins un enjeu à considérer, bien entendu. L’accès à la prise de parole des divers types d’étudiant-es est important à défendre, peu importe leur origine ethnique, leur genre, leur orientation sexuelle, leur situation physique, leur situation familiale, etc. Combattre le manque d’accessibilité est en fait un très bon moyen de faire valoir la liberté d’expression pour ceux et celles qui peinent à se faire entendre dans l’espace public. Contribuer à fournir les outils nécessaires à ceux et celles qui n’en bénéficient pas est bien davantage un moyen d’encourager les discussions enrichissantes plutôt que pointer du doigt les gens qui s’insurgent contre les discours à caractère haineux. Faire de l’université un lieu de respect et d’inclusion contribue sans nul doute à l’accès au plus grand nombre au sain débat d’idées. Il n’est donc pas ici question de favoriser un repli sur soi des étudiant-es mais en fait de favoriser l’inclusivité de nos universités.

De cette manière, il est important d’encourager l’accessibilité en milieu universitaire, ce qui peut se faire tout en décourageant les discours qui invitent à brimer les droits humains les plus fondamentaux. Permettre l’existence et l’émergence de contre-pouvoirs est justement une façon efficace de parvenir à une plus grande pluralité des points de vue. Permettre la stigmatisation en défendant la complaisance et le libre cours d’idées qui inspirent la haine et la peur de l’autre, n’est-ce pas en fait là un réel danger? Une chose est sûre : faire preuve de pareil alarmisme et viser les regroupements militants déjà à bout de souffle n’animera pas le sain débat d’idées mais encouragera plutôt la polarisation. Dans le contexte actuel de la montée du populisme, de la haine raciale ainsi que des inégalités croissantes, ce point de vue semble bien mal venu.

1 Anne Brice, « For undocumented students, Trump era brings fear and uncertainty », Berkeley News, 25 janvier 2017, [En ligne] http://news.berkeley.edu/2017/01/25/undocumented-student-program-trump-era/

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Cet article fut également publié sur le blog Dissident.es